Ars brevis vita longa

L’arbre par Guillaume Vionnet 2/3

Posted in . by sweetsweetzerland on 18/12/2013

Le monstre sort la nuit. On le dit, les vieux le savent. Il arrache la terre qui se répand en mottes putrides, écrase la route bitumeuse, ombre effrayante dans la noirceur, il brise des bras aux autres arbres qui s’opposent à son passage funeste. Pierres fracturées, chats, hérissons, fouines broyés au bois dans les ténèbres, petits cadavres à l’aurore qu’on découvre, plaies de poils dardées d’esquilles. La voirie communale les ramasse et s’en plaint depuis des décennies. Qui d’autre a cette force cruelle ? Et ce qu’il emporte, ce qu’il visite dans sa malédiction, ce qu’il cherche sous la brume, personne ne le sait, mais il va, traverse au sommeil la campagne tapie, jusqu’à Ursy où la falaise fut raclée dans les hauteurs comme par un tronc qu’on traîne. L’arbre rôde en masse difforme, déplacement opaque de ramures craquantes, Madeleine rentrée tard l’a entendu la suivre, gestes diffus plus obscurs dans l’obscur que d’aucuns ont pu percevoir derrière le reflet du feu sur les carreaux. Et la lune l’a marqué, parce qu’un géant dans les futaies remue seul sous sa lueur quand il n’y pas un souffle ; ça on l’a vu, on l’a bien reconnu, on a pu le jurer. Et les traces dans les champs, un labour oblique et large, on aurait traîné des corps, grave charrue macabre sous des feuilles hâves qu’on y aurait seules retrouvées au matin.

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