Ars brevis vita longa

+ Virginie Laganière jusqu’au 16 octobre 2010 DOLL Lausanne

Posted in ., arts by sweetsweetzerland on 17/09/2010

1- Pourriez-vous décrire votre oeuvre?

After Nature est une nouvelle installation spécialement conçue pour l’Espace DOLL à Lausanne. Le centre d’exposition dispose de deux salles avec vitrines sur la rue, ce qui m’a tout de suite interpellé. L’architecture de DOLL offre une possibilité fort intéressante de proposer à la fois un parcours à l’intérieur des salles, et en même temps une sorte “d’observatoire” via les fenêtres extérieures qui embrassent chacun des espaces à partir de la rue. Pour moi ces deux vitrines deviennent un peu comme un écran de cinéma. Ainsi, les murs de la salle 01 présentent une bande photographique réunissant 64 images captées en Suisse sur des infrastructures défensives datant de la Deuxième Guerre mondiale et d’aujourd’hui, des dispositifs ou des symboles attribués à la sécurité et à la protection omniprésents dans l’espace public. À la lumière de ces observations, les “architectures de la peur” au sein du paysage idyllique de la Suisse deviennent pour moi un territoire riche, fascinant, propice à l’analyse, à l’interprétation et à la spéculation dans tout ce qu’ils offrent comme contraste et possibilité d’interprétation. L’aspect spéculatif s’avère très important dans le travail que je développe présentement, car je ne suis ni experte en monuments défensifs et historiques, ni en ce qui touche aux phénomènes actuels d’insécurité/sécurité sociale. En m’inspirant librement de ces dispositifs de protection civil que je considère aujourd’hui comme des reliques chargées, témoins d’une infrastructure sociale de la peur, je tente de me réapproprier ces éléments du passé en vue d’interpréter leurs effets sur l’affect individuel et social. Je m’intéresse ainsi à la relecture de ces monuments en relation au paysage naturel, à des éléments de design urbain, à des dispositifs sanitaires pour tracer des lignes spéculatives, fictionnelles qui prennent forme au sein d’un environnement scénographique dans l’espace d’exposition.

Au fond de la galerie, un trou éclairé perçant le mur de la galerie permet aux visiteurs de s’introduire à l’intérieur d’un tunnel, d’une cache qui occupe la deuxième salle (salle 02). En traversant le tunnel, les visiteurs peuvent entendre une rumeur lointaine, sans voir de quoi il s’agit exactement, car le tunnel fait une déviation à 90 degrés. Il s’agit d’une courte bande sonore qui provient d’un appareil radio posé à l’extrémité du tunnel. On peut entendre des rythmiques étranges et un décompte partant de 10 jusqu’à 01. Un silence de 30 secondes suit, comme si un événement terrifiant venait de se produire. De la rue, on peut voir une architecture formant un ‘’L’’. La pièce est entièrement verte et des néons éclairent par l’arrière la “structure-tunnel”, afin de donner l’impression qu’elle flotte dans l’espace.

Ce travail fait suite à de nouvelles recherches entreprises dernièrement (depuis juillet 2010) dans un contexte de résidence au studio du IAAB à Bâle jusqu’en décembre. Mon studio et mon environnement de vie étant à Montréal (Canada). Je m’intéresse à des événements qui outrepassent l’homme, qui sont d’une échelle importante tels que les guerres, les histoires de corruptions, où le besoin de sécurité voisine une sérénité désarmante et où la menace imminente coexiste avec un sentiment de quiétude, de paix et de beauté. J’aime activer des conditions du réel qui par leur nature même proposent ce contraste fort, cette dissonance aiguë.

2- Quelles sont les références auxquelles vous faites appel?

Ma pratique artistique œuvre sur les espaces construits, les médias, la sociopolitique et la psyché humaine. Je m’intéresse aux failles, aux décalages possibles dans ce qui semble être pas nécessairement un contexte parfait où vivre, mais qui, au premier abord, apparaît néanmoins comme un bon environnement de vie. Je travaille souvent à partir de ce que je considère comme des brèches pour évaluer notre rapport au monde ou pour révéler des réalités inconnues ou volontairement cachées. Ainsi, mes références ou plutôt mes inspirations proviennent souvent d’observations sur le terrain (prise de photo, vidéo, son, notes), d’entretiens avec les gens, de lectures issues du domaine de l’architecture, de la sociologie, de l’histoire et de la théorie sur le son. Actuellement, je lis “Subnature: Architecture’s Other Environments” de David Gissen, ce qui me rend très alerte aux phénomènes de “sous-natures”, comment des phénomènes naturels (pas ceux nécessairement idylliques ou considérés comme “naturels” comme la moisissure, la pollution par le smog), prennent-ils possession de notre environnement de vie. Le sentier des Toblerones qui fait près de 20 km entre Nyon et Bassins avec ses blocs de bétons défensifs, ne sont pas uniquement colonisés par des phénomènes de “sous-nature”, mais aussi par des formes de réappropriation humaine. On y range par exemple, des tables et des chaises en surplus, on les utilise comme séparateurs entre les bacs à ordures, pour ranger le bois, comme lieu d’entreposage, etc…Ils s’agit d’observations sur le terrain qui ont été alimentées au préalable par des lectures, voilà une partie de ce qui m’a animé pour After Nature.

3- De quelle manière aimeriez-vous que votre oeuvre soit perçue?

Pas facile comme question. J’aimerais que les gens soient fascinés, curieux et/ou surpris. Ultimement, j’aimerais que ça puisse ouvrir une porte chez eux, afin de devenir un peu plus alerte à l’environnement qui les entoure, d’animer une réflexion, un mouvement de l’esprit. Or, je me demande encore si les arts permettent vraiment d’en arriver là. Je n’ai malheureusement pas la réponse.

4- Quelle est la part intime de votre œuvre?

Il y a en a plusieurs. Je parlerai des plus importantes.
A priori, je dirais que j’ai toujours été fascinée par des histoires secrètes, des phénomènes inexplicables, par la part “sombre” de l’Homme, de l’humanité. À mes yeux, il y a quelque chose de naturel et de sain dans la peur, la violence (jusqu’à un certain point) et ses multiples formes de représentation. Aussi, étant (je crois) une personne plutôt alerte, curieuse et physiquement active, je suppose que j’aurais pu être reporter (journaliste). J’aime le travail de terrain, j’aime être dehors, la recherche et interviewer les gens, même si ce n’est pas toujours prévu. Parfois j’enregistre des sons et des gens viennent me parler naturellement. Comme si l’enregistrement sonore, versus celui de l’image était moins menaçant. Je remarque que la peur de l’intimité disparaît ou devient plus abstraite avec le sonore. Ces éléments de recherche font partie intégrante de mon processus artistique, et je dirais même qu’il s’agit d’une des parties que je préfère; la phase d’exploration et d’enregistrement des données sur le terrain. Par exemple, pour After Nature, j’ai adoré faire des recherches sur les architectures défensives en Suisse, et j’ai surtout apprécié parcourir et documenter le sentier des Toblerones, les anciennes grottes secrètes de l’armée près de Gotthard, Luzern, le Canton des Grisons, etc.

http://www.virginielaganiere.webs.com

=>Virginie Laganière AFTERNATURE jusqu’au 16 octobre 2010
DOLL
ESPACE D’ART CONTEMPORAIN
avenue César-Roux 4
1005 Lausanne

www.espacedoll.ch

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